EMMANUELLE RENARD
Quelle est l’intention
derrière un thème comme“d’Obscénité et de Fureur”?
D’Obscénité et de Fureur s'est imposé. J’ai travaillé sur ce thème au sens large ; la force animale intervient. C’est alerter sur l'animalité qui est en chacun de nous et contre laquelle il faut lutter. Dans l’obscénité apparaît quelque chose qu’on ne souhaite pas montrer... l’obscénité sue, transpire...
C’est le corps qui révèle.
À quels corps penses-tu?
À ceux que j’ai vus. Mais plus particulièrement à ceux de Russie où je suis allée récemment Je n’avais jamais rencontré de tels corps. Informes, rigidifiés, maltraités, des corps qui souffrent, qui ont été dissociés de l’esprit Des corps vieux, ou pire, des corps vieillis prématurément comme ceux des enfants. Vieillis par un héritage ancestral, celui de la guerre, celui de la mort. Des corps résignés...
À l’image de tes dessins des personnes qui deviennent personnages, des êtres en métamorphoses, des mutants...
C’est plus que ça. Il y a une perte de forme, une perte de limites qui conduit inévitablement à une perte d’identité. Je parle de dislocation. Je parle aussi de compensation. Comment le corps se vend, comment il s’achète. Une hystérie furieuse et obscène qui ne traduit, en fait, qu’un besoin de compensation. Lorsqu’on ne se sert plus, ou qu'on n’est plus en mesure de se servir de la pensée. Je parle d’urgence.
D’urgence de peindre, aussi?
C’est vrai que peindre, c est une façon de compenser ce que la vie ne suffit pas. Je suis un filtre. J’ai mes antennes et je vais vers ce qui m’écorche, me fait peindre. Aller chercher les monstres. Le malaise est réel.
On croise sans cesse des monstres, mais les reconnaît-on?
Ils ont plusieurs corps. C’est cette diversité qui m’attire. Parfois, ce sont des fantômes. Il suffit de regarder à Beyrouth, en Russie, au Népal. Là, à côté.
Parler de l’obscénité au quotidien, l’obscénité devenue banalité...
C’est faire un arrêt sur image, créer l’éveil, lutter contre l’anesthésie et l’amnésie générales. C’est dire Stop, maintenant, regarde!
Ça se traduit comment dans ton travail de tous les jours à l’atelier?
En fait, j’ai toujours procédé de la même façon, mais aujourd’hui j’en ai une conscience plus claire. J’ai une vision trigonométrique. je suis dans une dynamique circulaire guidée par trois pôles. Des pôles temporels, le passé. le présent, le futur et des pôles spatiaux en deçà, là, au-delà; ce qui m’intéresse dans ces triangularités, ce sont les points de rencontre. je laisse se juxtaposer les pôles et là, ça me projette dans un espace mental. Je peux travailler plusieurs toiles en même temps. Je fonctionne aussi par cycles de trois jours. Grâce à cette trinité, je basculerai peut-être en trois dimensions.
Organises-tu dès lors l’espace de ton atelier différemment?
Je n’organise rien, c’est l’atelier qui m’organise. Je provoque des hasards, des accidents. Je peux virevolter d’une toile à une autre. De cette façon, je travaille l’image et non plus une toile en particulier, les rebondissements sont favorisés. C’est un fil que je tire de plusieurs angles afin de créer un espace mental, une circulation. Libre ou plus tendue, c’est selon...
De cette circulation surgissent aujourd’hui des images violentes, qui alertent...
Je suis moi-même en état de choc. Ce sont des questions que je pose. J’oppose la force et la fragilité. J’exacerbe des formes et je m’enfonce dans le paradoxe.
Une façon de fragiliser les vérités établies?
Il s’agit de dire le danger de la prise de pouvoir à tout prix. Il s’agit aussi de dire que notre progéniture. ce n’est pas des poulets de batterie. Ça touche à l’intime...Je parle de ce qui m’est difficile. Mes personnages s’accrochent. Comme si, par réflexe, ils exhibaient leur système de défense. Je parle de perte de contrôle, d’instinct, d’animalité: tout ce qui fait qu’on s’entre-tue au nom de certitudes, de croyances ou de volonté de pouvoir. Lutter contre son animalité, c’est lutter contre la loi du plus fort. Sinon on touche à l’obscène et à la fureur.
Et au mensonge...
On peut toujours refuser de croire. On est construit sur un mensonge, abruti par les certitudes
C’est peut-être ce qui nous empêche d’inventer.
j’exulte de voir tous ces espaces qu’on nous grignote chaque jour.
C’est un appel à résistance, à invention?.
Il n’y a pas de mode d’emploi. La résistance est quotidienne, c’est simplement une façon d’être, de respirer, de sentir et de trouver sa place.
Propos recueillis par JoêIle Péhaut,
Paris, janvier 2002.